Critiques de films

[Critique] Tempête sous un crâne- Clara Bouffartigue-Critique du film

Au collège Joséphine Baker de Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, Alice et Isabelle enseignent à la même classe tour à tour agitée, timide, joyeuse, turbulente, mélancolique et vivante : la Quatrième C. La première est professeure de lettres, la seconde d’arts plastiques. Tempête sous un crâne nous plonge le temps d’une année scolaire au coeur de ce collège tenu par une équipe énergique et soudée, dans ses couloirs et dans ses classes où les deux professeures sont bien déterminées à transmettre à leurs élèves les moyens de s’exprimer.

Tempête sous un crâne sans révolutionner le genre est un documentaire intéressant sur un point en particulier…il s’arrête pile là où commence « The We and The I » de Michel Gondry et aussi incroyable que cela puisse paraître malgré la différence de genre (documentaire vs fiction) les deux se complètent à merveille. Prof en Seine St Denis, inutile d’en dire plus, mais avec ces quelques mots l’audience frissonne déjà, on se dit que le terrain servant de lieu propice à la culture va vite se transformer en enfer. Prof dans de telles conditions n’est pas une sinécure et pourtant au milieu de l’océan d’idées préconçues que l’on peut avoir on finit par se rendre compte assez vite que oui la réalité peut-être parfois pire, mais aussi bien meilleure et c’est d’une certaine façon ce que j’ai aimé dans ce documentaire. Pointer du doigt des problèmes tout comme les belles choses sans pour autant se mettre à juger. Un exercice parfois difficile dont la réalisatrice Clara Bouffartigue finit pourtant par se tirer assez bien. S’accrochant au portrait au bord de la chute d’une prof de Français marchant sans cesse sur un fil et d’une prof d’art plastique dont l’humour et l’apparente bonhomie sont désarmantes, le film tente de dresser plus ou moins un portrait honnête et attachant de ce que peuvent être ces jeunes que l’on décrie tant de nos jours. La banlieue n’est pas forcément l’enfer et au milieu résident quelques belles surprises.

Mais au-delà de ce constat et des quelques moments de grâce qui parcourent le documentaire, on peut s’interroger sur un point en particulier : la place de la caméra et son rôle dit de perversion de l’équation. La nouvelle génération est beaucoup plus consciente voir fasciné par le pouvoir de l’image, que ce soit dans les tv réalités ou autres, le fait de se voir à l’écran est beaucoup moins terrifiant qu’avant. On en joue, on le recherche, tout le monde veut son quart d’heure de gloire. D’une certaine façon c’est le point aussi fascinant que dérangeant de ce documentaire, car chez certains des enfants on ressent cette attirance pour l’image, l’envie d’exister au travers du personnage qu’ils se sont créé et de le voir ainsi être selon eux valorisé à l’écran. Phénomène pervers s’il en est, car on sait bien d’une certaine façon que ce n’est pas le cas. La caméra se complet à filmer le réel et ses petits travers, elle prend ce qu’on lui donne de façon neutre et le montage finira de cimenter le tout. Le miroir aux alouettes se retourne donc assez vite contre soi et là où l’on pensait être mise en valeur, on se retrouve pris à son propre piège et cela se sent par moments. Certains personnages apparaissant comme factice et pathétique car fasciné par cet objet, ils se regardent, s’apprivoisent et semblent fantasmer sur l’image que la caméra retranscrira d’eux. Dans certains cas, le résultat est positif, mais dans d’autres, il laisse planer un sentiment d’indécision quant à savoir ce qu’aurait pu être la réaction du même enfant avec et sans la caméra.

La réalisatrice reste assez neutre dans son approche et un peu à l’image d’un épisode de Strip Tease filme les points de vue et différents moments de vie, sans forcément juger. On rentre dans le quotidien de ces enfants et hommes et femmes par la petite porte. Se basant sur les bases d’un documentaire classique « Tempête sous un crâne » n’impose pas de solutions ou jugements, il pointe le regard dans la direction de situations que tout à chacun ne maîtrise pas forcément. Analyse assez poétique et parfois cruel du métier de professeur dans ses beaux moments aussi bien que ceux de frustration le film de Clara Bouffartigue est involontairement un complément réaliste et parfait du We and The I, montrant au travers de portraits d’élèves aussi différents que complémentaires que la réalité et la fiction ne sont parfois pas si éloignés l’une de l’autre. Fragile et intéressant « Tempête sous un crâne » est le genre de petit film qui passera entre les gouttes si l’on n’y fait pas attention, mais qui pourtant mérite totalement cette dernière.

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