Critiques de films

[Critique] L’odysée de Pi – Ang Lee – Critique du film

Après une enfance passée à Pondichéry en Inde, Pi Patel, 17 ans, embarque avec sa famille pour le Canada où l’attend une nouvelle vie. Mais son destin est bouleversé par le naufrage spectaculaire du cargo en pleine mer. Il se retrouve seul survivant à bord d’un canot de sauvetage. Seul, ou presque… Richard Parker, splendide et féroce tigre du Bengale est aussi du voyage. L’instinct de survie des deux naufragés leur fera vivre une odyssée hors du commun au cours de laquelle Pi devra développer son ingéniosité et faire preuve d’un courage insoupçonné pour survivre à cette aventure incroyable.

Pourquoi va-t-on au cinéma? Pour s’évader, vivre plus follement un instant que dans le confinement de notre existence nous n’avons pas. Les raisons sont légions et l’on pourrait débattre sur le sujet pendant de longues heures. Quand je suis allé voir « l’odyssée de pi » j’avais un mélange de peur liée à la technique et de doutes tenaces quand à l’histoire. Le peu que je connaissais du roman me semblant tellement casse-gueule, que le fait de voir Ang Lee se risquer au jeu de l’adaptation avait de quoi me faire peur et pas qu’un peu. Ce n’est pas non plus comme si avant lui bon nombre de réalisateurs avaient jeté l’éponge devant l’ampleur de la tâche. Mais au-delà de cette crainte, voici qu’Ang Lee armé d’une insouciance assez folle et d’une humilité qui l’est encore plus quand on l’entend parler en live de son film et juste de lui réussit l’impossible. Le mot chef-d’oeuvre dans notre « profession » est utilisé en dépit du bon sens perdant toute sa force évocatrice. Alors est-il nécessaire de l’utiliser pour parler de ce film? J’ai envie de dire en surface oui, mais en profondeur, l’Odyssée de Pi est tellement plus (oui je sais c’est un peu bizarre de dire cela). Je m’aventure dans le domaine de l’extrapolation émotionnelle, mais pour parler de ce film, j’ai la forte et pourtant logique envie de dire que c’est logique. Poétique en diable, doté d’une force évocatrice rare et d’une imagerie frappant l’inconscient du spectateur avec une violence assez peu commune, le dernier film d’Ang Lee se paye le luxe d’être un très grand film et surtout une véritable révolution dans l’utilisation intelligente de la 3d au cinéma. Vecteur d’émotion réel et non plus gadget de luxe, Ang Lee lui offre ses véritables lettres de noblesse, laissant à une bonne distante l’oeuvre de James Cameron qui avait pourtant ouvert la boite de Pandore.

La chose la plus fascinante de ce film est la façon dont Ang Lee redéfinit en quelque sorte l’utilisation de la 3d pour offrir à son film une consistance nouvelle. L’odyssée de Pi comme son nom l’indique est avant tout une aventure humaine. Une histoire ou l’humain se retrouve confronté à la nature et à la place parfois anecdotique qu’il peut avoir au sein de cette dernière. Comment du coup mettre cela en avant ? De façon réaliste ? Cela aurait mis d’emblée le film dans la case d’un sérieux plombant le projet de façon assez dramatique. Non l’optique la plus intelligente était d’aller dans l’onirisme. L’histoire même et la vision que Pi a du monde baignant au croisement de toutes les religions, l’approche picturale de Lee et la maestria qu’il développe pour créer un monde transcendant celui que l’on a l’habitude de voir se justifient à chaque instant. Mieux encore elle offre au spectateur un spectacle totalement nouveau qui au gré de plusieurs scènes lui fait oublier l’aspect technique pour ne plus penser qu’à celui que l’on nomme émotionnel. Du naufrage, à l’errance dans le canot avec ses compagnons d’infortune en passant par tout simplement chacune des milles idées de mise en scène présente dans ce film, Lee joue avec tous les jouets que la technologie et le cinéma lui offre pour créer une sorte de nouvelle grammaire. Celle d’un artiste complètement transcendé par son sujet.

Quelle est la barrière d’empathie que Lee partage avec le personnage de Pi ? Personne ne le saura jamais complètement, mais dire que cette dernière est forte reste une évidence. On ne parle bien que de ce que l’on aime ou comprend. Certes parfois les vieux roublards de l’émotion sachant tirer toutes les ficelles de la psyché des spectateurs réussissent à faire que cela fonctionne. C’est alors un tour de pilotage automatique auxquelles on assiste, mais fort heureusement, ce n’est pas une seule seconde le cas ici avec ce film. Humain, faillible, à la recherche d’un sens à sa vie ou plus vulgairement de sa place dans l’univers, ce Pi est profondément humain et universel surtout. Un détail qui à son importance quand on rattache cela au sou texte religieux du film et à la recherche que le jeune héros fait dans le domaine. Il s’intéresse à toutes les religions pour comprendre le monde qui l’entoure, message d’ouverture et replacement de ce que nous sommes au sein de ce dernier.

Au regard de la production actuelle, le film d’Ang Lee fait presque figure d’extra-terrestre, nous ne sommes pas dans le véhicule émotionnel traditionnel que l’on s’attend à trouver en provenance d’un grand studio Hollywoodien. Bien au-delà des attentes du public, Lee fait l’effort de s’appuyer sur le cœur et l’esprit de ses spectateurs sans pour autant leur couper leur libre arbitre. Tout comme Pi on pourra se nourrir de telles ou telles émotions pour construire son regard et par là  même son point de vue sur le film. Ancrées dans une approche profondément réaliste ou préférant s’envelopper dans le drap d’une narration plus féerique, toutes les possibilités s’offrent à vous en regardant ce film. Rare sont les expériences qui s’évertuent autant à créer une véritable immersion dans l’imaginaire d’un réalisateur, or ici, la chose la plus amusante est de voir à quel point cet imaginaire que l’on pensait propre à Ang Lee et nourrit par sa vision du monde et du récit qu’il adapte est justement totalement modulable en fonction du nôtre. Il y a à boire et à manger sans que jamais l’on ne ressente l’overdose. Grand moment d’émotions et tout simplement de cinéma, cette odyssée s’avère prenante de 7 à 77 ans . Que ce soit par la force des images et ce qu’elles véhiculent en nous à la simplicité effarante du scénario qui évite les écueils pour toucher au cœur, tout est parfait. C’est rare de se trouver face à ce genre de films, cela l’est d’autant plus quand ces derniers mélangent les genres et techniques aussi bien sans dénaturer le cœur de l’histoire. Tout simplement magnifique.

 

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