Critiques de films

[Critique] Libre et assoupi- Benjamin Guedj- Critique du film

Sébastien n’a qu’une ambition dans la vie : ne rien faire. Son horizon, c’est son canapé. Sa vie il ne veut pas la vivre mais la contempler. Mais aujourd’hui, si tu ne fais rien… Tu n’es rien. Alors poussé par ses deux colocs, qui enchaînent stages et petits boulots, la décidée Anna et le pas tout à fait décidé Bruno, Sébastien va devoir faire … Un peu.

Libre et assoupi est un petit ovni, cela à la couleur d’un film français, mais la saveur et le fond d’un film à l’anglaise. J’entends par là, le genre de film où le fond réussit à prendre le pas sur la forme et chopper là où il faut en bout de course. Sur le fond on pourrait ne voir qu’une comédie sur un jeune enfulte ( merci les robins des bois) et pourtant là n’est pas le cœur du film. Benjamin Guedj réussit à créer un petit film au demeurant fragile, mais qui de par ce statut tire pourtant une force toute particulière. Pourquoi ? Peut-être pour la simple et bonne raison qu’il prend le parti de sortir du sentier dans lequel évolue le spectateur. Libre et assoupi est à plus d’une occasion déstabilisant, car l’ensemble de ces petits rien formant les journées des héros, ce quotidien qu’il ou ils se construisent pour échapper au monde à leur peur ou à je ne sais quoi d’autres, pourra énerver, laisser indifférent. Mais l’assemblage de ces petites choses fonctionne sur la longueur. La mise en scène de Benjamin Guedj, tout comme la parfaite osmose du trio menant l’histoire donne à cette dernière une puissance de frappe singulière.

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On a tous eu une part de branleur indécis en nous. À un moment, celle-ci se résorbe pour faire place à celui qui dormait sous l’armure de protection. Parfois c’est rapide et chez d’autres ; c’est un processus incroyablement long. Le tout pavé d’erreurs, de conneries que l’on regrette et d’actes qui sur le coup nous paraissent comme les pires du monde et pourtant d’une certaine façon, c’est au travers de ces derniers que l’on se construit. Le film de trentenaire ou pré trentenaire est souvent régit par des codes américains plus qu’européen dans la façon d’aborder les craintes de cette nouvelle génération. La mise en image se réduisant malheureusement à des facs similés de clips dignes d’un soap us. Un problème que Benjamin Guedj évite et balaye assez vite pour placer sa vision du monde de ses héros loin de nos attentes et plus proche d’une réalité qui joue intelligemment dans l’empathie qui se noue avec le trio. Baptiste Lecaplain, Charlotte le bon et Félix Moati… 3 noms, 3 styles de jeux et une seul et même finalité en bout de course, celle de tirer à différents la corde sensible du spectateur. La force du film est de toujours savoir tordre de façon sournoise les codes et attentes pour diriger le spectateur vers une surprise. Le quotidien de ces 3 colocs est l’autoroute express que l’on emprunte tous plus ou moins de façons journalières. Et chacun d’entre eux possède son emplacement dans le peloton. Charlotte leBon est sur la voie express, elle mord la vie et trace sa route vers un point donné, Felix Moati se faufile péniblement entre les voitures en crevant une fois sur deux et Baptiste Lecaplain regarde le spectacle depuis la voie d’urgence en mangeant des pépitos…

Il existe 1001 façons de lire, voir ou interpréter le film. Tout dépend du point de vue que l’on choisira de prendre et de quel acteur on finira par se sentir le plus proche. Le film se lit comme le parcours/évolution d’un homme ayant peur de tout aussi bien que le constat d’une génération qui a du mal à se placer dans un monde qui la dépasse. Trouver une voie, un job, une identité dans un monde que l’on rejette à bras le corps…le challenge est grand comme la distance séparant l’adolescence de l’âge adulte. C’est d’ailleurs au travers des épreuves qui parsèment cette zone que les 3 acteurs du film donnent la pleine mesure de leurs talents. Baptiste Lecaplain surprend en livrant une performance loin de ce que l’on attendait de lui. Très proche de Hugh Grant dans « About a boy », il offre une finesse de jeu à son personnage énorme, à la fois drôle et touchant aussi bien qu’exaspérant, il est à l’image de nos faiblesses. Un monsieur tout le monde qui ne trouve pas sa place et à peur de jouer des coudes pour se la faire au soleil. Dit comme cela, la chose est simpliste, mais c’est en regardant l’évolution du personnage d’un bout à l’autre qu’on voit à quel point les marches qu’il franchit ressemblent à des épreuves qu’on a tous eu. Le vrai truc est de les rendre universel au-delà des séquences attendues. Les détails, les petits riens, Baptiste Lecaplain joue la retenue et cela paye. Un challenge pour une pile électrique comme lui. Son personnage est une sorte de miroir des imperfections que l’on peut tous avoir et des forces que l’on n’ose pas forcément utiliser pour avancer. Loin de n’être qu’un comique comme on pourrait le penser à tort, Baptise Lecaplain montre ici qu’il en a encore beaucoup sous le capot.

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Tout comme Felix Moati, , le sidekick qui court lui aussi après une vie ou une fille qui n’est pas pour lui. Se contenter de peu en attendant mieux, il le reproche au personnage de Baptiste Lecaplain, mais s’enferme lui aussi dans les mêmes travers sans pourtant vraiment lutter. Complémentaire de Lecaplain, Félix Moati est un des paliers électrochocs de l’histoire. Acteur de son histoire et pièce maîtresse de l’évolution de son ami, les imbrications entre les deux histoires que l’on prenait jusque-là pour des séquences un peu futiles montrent un tout autre visage. D’une zone à l’autre, le combat des personnages contre eux-mêmes et la vie qu’ils se créent en mal ou en bien explose de par la finesse de jeu des acteurs et Félix Moati n’est pas en reste. Mais la plus belle surprise est Charlotte Lebon, qui loin de n’être qu’une miss météo explose littéralement au travers de son personnage. On a tous eu dans son parcours de vie une femme, la femme. Celle qui laisse une trace. Le genre qui bien souvent est marqué de regrets et dont on se souvient, car l’on n’a pas fait ou dit ce qu’il fallait au bon moment. Ici cette femme c’est elle et tout comme ces acolytes, elle démontre une puissance de jeu et une force inattendue. Partie prenante dans la scène pivot du dernier acte, Charlotte Lebon montre en une séquence qu’il faudra désormais compter sur elle pour plus que de la simple comédie. Son personnage est le lièvre après qui tout le monde court à tort ou à raison en croyant qu’il symbolise la ligne d’arrivée…alors que bien souvent ce n’est que le départ d’autres choses.

Libre et assoupi c’est un peu cela et encore pleins d’autres choses à la fois. Une vision d’auteur sur le plus grand fait d’hivers encore en action au jour le jour, celui de grandir. Cela se fait bien souvent avec de la casse et il n’y a pas que des vainqueurs, mais aussi des victimes qui en ressortent. La question est de savoir si avec le recul la première des victimes n’était pas soi-même ? Prisonnier d’une attitude nous faisant autant souffrir que ceux nous entourant. Grandir, c’est apprendre à affronter les éléments debout. Le faire depuis un lit est une chose, mais le faire debout amène une autre perspective, celle de l’horizon et de la vie qui nous attend et parfois c’est fou ce que cela peut tout changer. Fin, émouvant, mise en scène avec une élégance rafraichissante et portée par un casting 3 étoiles, libre et assoupi est définitivement une belle surprise. Un vrai film d’auteur mêlant comédie  et émotions sans jamais perdre le public en route. À voir !

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