Critiques de films

[Critique] Journal de France- Raymond Depardon- Critique du film

Journal de France est un film atypique, pas vraiment commercial, profondément nostalgique et cas clinique de ce qu’il faut faire pour que le public risque de passer à côte. Et pourtant, est-ce que cela d’une certaine façon l’empêche d’être un grand film? Non pas une seconde. Documentaire revenant avec pudeur sur le parcours d’un homme aux talents reconnu et indémodable, ce journal reflète sans mal le regard que Raymond Depardon a posé sur le monde et ceux qui ont croisé son chemin pendant des années. Les photographes comme lui sont une espèce en voie de disparition et ce film ne fait qu’accentuer encore plus ce tragique état des lieux. Le monde de la photographie, tout comme d’autres domaines de l’art est en évolution constante. On ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre, les bases du passé sont mises sur un piédestal par certains pour être aussi vite mises à terre par d’autres. Puis au milieu se trouvent les anciens. Il n’en reste plus beaucoup. En soi, ils n’ont plus rien à prouver à qui que ce soit et Depardon fait partie de cette trempe. Que ce soit avec l’image fixe ou animée, il a fait allégeance à ce domaine artistique depuis des années. En résulte une œuvre pour le moins impressionnante au centre de laquelle ressort encore et toujours ce regard qu’il pose sur autrui. Un analyste silencieux.

Que ce soit au travers de la caméra ou à la lumière du jour, on remarque toujours cette flamme brillant dans l’oeil de Depardon, les années passent, mais elle ne s’en va pas. Base même de l’énergie créative de tout photographe ou cinéastes son regard sur les autres est le carburant nécessaire à la mise en images. Construit comme une simple conversation devant le miroir, on suit la déambulation de Depardon sur les routes de France, cherchant à immortaliser le détail, les gens normaux. Cinéaste et photographe du réel, il est aussi patient que diplomate et traque l’instant à immortaliser avec toujours autant de vigueurs qu’à ces débuts. C’est ici que le côté fascinant de ce documentaire s’enclenche pour parler en premier aux fans du maître et pratiquant de l’art de la photo, sans pour autant (trop…) laisser sur le bord de la route le néophyte. Le film se joue sur plusieurs niveaux de lecture et c’est justement dans ses silences et ses non-dits que paradoxalement…il en dit le plus. Portrait fidèle du personnage et du photographe en action tel qu’on se l’imagine, le film alterne ces fragments de mémoires et l’errance sur les routes de Depardon. Sa recherche de l’instant, de l’image ne stoppe pas. Passion dévorante depuis des années et qui n’a jamais su s’éteindre la capture d’instants, le contact avec l’être humain sont des données le fascinant. Le corps vieillit, mais l’esprit reste le même et c’est ce qui transparaît au travers de ce film et du regard de l’homme.

Vestige d’une époque qui a tendance à disparaître dans un renouveau artistique pas toujours logique, Depardon fait figure de vieux sage. Homme doué au-delà des mots qui rétrospectivement en jetant un regard sans fioritures sur son passé semble s’interroger sur le futur de l’art et la passion qui l’anime. La question est plus de savoir combien d’hommes comme lui sont capables de prendre la caméra et l’image pour en redéfinir les contours et mettre en place quelque chose de neuf et durable dans l’inconscient collectif? Beaucoup? Pas trop? Il en existe c’est évident, mais ce n’est pas de cette race que le monde de l’art se nourrit aujourd’hui. La perception et les goûts évoluent, parfois en bien, souvent en mal. On fait avec et l’on continue de suivre sa route tout en se souvenant du passé. C’est tout cela que l’on voit dans ce film aussi mélancolique que brillant. Il a beau avoir des allures de testaments avant l’heure, cela ne lui enlève en rien de la superbe qui l’anime.

À la fois trop court et incroyablement dense sur une infime partie de la vie de ce grand monsieur qu’est Depardon, Journal de France donne envie de se plonger dans son œuvre illico pour combler les nombreuses lacunes dont on souffre. Un superbe et minimaliste hommage à un homme au talent peu commun.a

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